ASIE CENTRALE


ASIE CENTRALE
ASIE CENTRALE

La préhistoire et la protohistoire de l’Asie centrale ne retiennent l’attention des chercheurs que depuis le début du XXe siècle. Les archéologues se sont lancés sur les traces d’Alexandre et, chemin faisant, ils ont réalisé qu’entre le monde de Babylone et celui de la civilisation de l’Indus l’Asie n’était pas un désert. Des recherches spécifiquement orientées vers les hautes époques se sont dès lors révélées très fructueuses.

Les plus anciens hommes connus habitaient le Tadjikistan il y a plus de 300 000 ans, et leurs successeurs ont connu toutes les phases classiques du Paléolithique. On devine des tentatives de domestication d’ovicapridés dès 10 000 avant notre ère, au début du Néolithique. L’agro-pastoralisme néolithique est attesté, mais inégalement connu, faute de fouilles. À partir de 4800, puis à l’âge du bronze, se met en place un complexe de systèmes socio-économiques de type proto-urbain, interdépendants et reliés à ceux de la Mésopotamie et du bassin de l’Indus, quoique moins élaborés que ces derniers. La transition du Bronze au Fer demeure encore mal connue. À l’âge du fer, l’élargissement de l’assiette économique par l’apprentissage de nouvelles techniques aboutit à une urbanisation et à des systèmes socio-économiques placés dans un état plus ou moins étroit de dépendance à l’égard de l’empire perse achéménide et de son organisation en satrapies.

1. Préhistoire et protohistoire

L’Asie centrale telle que nous la définirons ici comprend les territoires des républiques du Turkménistan, de l’Uzbekistan et du Tadjikistan, la province chinoise du Xinjiang et le nord de l’Afghanistan. En outre, nous ferons parfois référence à des sites placés au sud de l’Hindu Kuch et dans le nord-ouest de l’Inde et du Pakistan. La plus grande partie de ces régions est située dans une zone de climat semi-aride depuis la dernière glaciation; ce climat détermine les conditions générales de la vie rurale. Dès le Quaternaire ancien, pendant les périodes interglaciaires, les vents avaient déposé d’épaisses couches de lœss, fertiles à condition d’être suffisamment arrosées. C’est ainsi qu’une végétation de steppe couvre les plus grands espaces de l’Asie centrale. Toutefois, dans certaines parties des vallées des différents fleuves et de leurs deltas, qui parfois se perdent dans les sables des déserts, l’irrigation, pratiquée depuis les débuts de l’agriculture, a amené une flore plus dense, différente de la végétation naturelle. Sur les chaînes montagneuses, dans l’Hindu Kuch et plus encore dans le Pamir, règnent la forêt et les alpages. Les variations de ces conditions naturelles ont donc rythmé le cours de l’évolution humaine pendant un million d’années. Les modes de subsistance ont changé et nous verrons donc successivement, en ordre chronologique: les chasseurs-cueilleurs, du Paléolithique au Mésolithique; les agro-pasteurs à l’époque néolithique; les premières villes du Chalcolithique et de l’âge du bronze; les nomades et les sédentaires de l’âge du fer et de l’époque dite achéménide.

Les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique au Mésolithique

Les vestiges humains les plus anciens de l’Asie centrale (Paléolithique inférieur) ont été découverts au Tadjikistan dans des couches de lœss. Ils sont datés par les archéologues de plus de 300 000 ans avant notre ère. L’industrie lithique sur galets est bien représentée sur des sites comme Lakhuti I et Karatau. Sur ce dernier, des os de cerfs et de gazelles ont pu être recueillis. Quelques paléosols de cette époque ont été datés, par le paléomagnétisme et la thermoluminescence, d’une période située entre 300 000 et 100 000 ans avant notre ère. D’autre part, il n’est pas exclu que des vestiges plus anciens soient découverts prochainement au Tadjikistan, car l’exploration des couches de l’épaisse couverture de lœss se poursuit.

Le Paléolithique moyen apparaît sur des sites comme Ogzi Kichik et au Ferghana, dans la vallée du Syr Darya; il succède au Paléolithique ancien après une lacune de près de 50 000 ans dans nos connaissances. L’industrie lithique est de type levalloisien et moustérien (débitage en éclats). Dans la grotte de Teshik Tash, où les vestiges d’animaux indiquent une faune de montagne (le bouquetin de Sibérie représente près de 70 p. 100 du total des os), une sépulture de jeune garçon néanderthalien bordée d’une série de cornes de bouquetins a été mise au jour. À Dara-i Kur, un temporal d’Homo sapiens neanderthalensis «évolué» a été découvert, mais il est daté très bas, des environs de 30 000 ans avant notre ère. À Kara Bura, le matériel lithique rappelle l’industrie sur galets du nord-ouest de l’Inde, appelée soanienne, ce qui soulève le problème de possibles relations à travers l’Hindu Kuch dès ces époques primitives et même, selon certains auteurs, dès le Paléolithique inférieur. D’autre part, on a remarqué depuis longtemps la présence de la technique Levallois en Asie centrale et au Proche-Orient, ce qui impliquerait des rapports avec l’Occident et de possibles migrations. Les couches supérieures du site d’Obi Rakhmat fournissent un matériel de transition avec le Paléolithique supérieur.

Le Paléolithique supérieur, quant à lui, est représenté par un petit nombre de gisements. Celui de Shughnu au Pamir est situé à 2 000 mètres d’altitude et, comme le site contemporain du lac Komsomol à Samarqand, il a livré une industrie de tradition moustérienne accompagnée d’éléments du Paléolithique supérieur. Comme ceux de Shughnu, les habitants de Samarqand chassaient des chevaux ressemblant au cheval de Prjevalski, mais aussi des ânes, des chameaux, des bisons et des aurochs; des os de moutons et d’antilopes saiga ont également été découverts. Le gisement de Kara Kamar a fourni une bonne collection de matériel du Paléolithique supérieur, et une datation au radiocarbone – la seule que nous possédions – permet avec l’aide d’autres éléments de datation de placer le Paléolithique supérieur entre 25 000 et 15 000 avant notre ère.

Épipaléolithique et Mésolithique (de 15 000 à 10 000 ans environ avant notre ère)

L’industrie lithique comprend désormais des microlithes géométriques à l’époque du Mésolithique, mais pas dans l’Épipaléolithique qui voit se prolonger l’ancienne industrie locale sur galets. Dans les parages de la mer Caspienne, les grottes de Djebel ont abrité des chasseurs (de gazelles principalement) et des pêcheurs; on y a constaté les premières tentatives connues de domestication de la chèvre, plus de 7 000 ans avant notre ère. Sur les piémonts nord de l’Hindu Kuch, à Ak Kupruk, la chèvre et le mouton sont très abondants et des os de mouton domestiqué ont été datés des environs de 10 000 ans avant notre ère (date parfois contestée). Dans le Pamir, un site saisonnier de plein air, Ash Khona, a été fouillé à 4 000 mètres d’altitude sur un alpage, tandis qu’au sud du Tadjikistan, à Tutkaul, on observe la continuité des industries locales sur galets qui se poursuivront jusqu’au Néolithique. Dans la plaine du nord de l’Afghanistan, des gisements mésolithiques ont également été repérés. Cette époque de l’histoire de l’homme en Asie centrale montre l’occupation de milieux naturels variés, avec des stations en plaine comme en très haute montagne; ces dernières sont jusqu’à présent inconnues pour les époques antérieures.

La tradition locale d’industrie sur galets, apparemment liée au soanien du nord-ouest de l’Inde et du Pakistan, pose le problème de l’origine des premiers hommes d’Asie centrale. Parallèlement, une autre tradition de débitage, pour laquelle la terminologie en usage en Europe et au Proche-Orient s’applique aisément, conduit à soulever la question capitale de la diffusion des techniques, des migrations des groupes humains à partir de l’Ouest.

Les agro-pasteurs du Néolithique

L’origine de l’agriculture de l’Asie centrale n’est pas encore élucidée, mais il n’est pas exclu que les piémonts nord de Kopet Dag de l’Hindu Kuch et du Pamir aient fourni des milieux favorables à la domestication des plantes céréalières qui, pour certaines, y subsistent encore à l’état sauvage. La zone qui s’étend entre les piémonts du Zagros et ceux du Baluchistan, régions où l’«invention» de l’agriculture a été située par l’archéologie, reste très peu explorée, et l’hypothèse d’une introduction à partir de l’une de ces deux régions ne s’impose pas d’emblée.

Dans le bas Amu Darya, qui deviendra plus tard la Chorasmie, les sites néolithiques fouillés ou repérés ont été groupés sous la dénomination de culture de Kelteminar. Des sites comme ceux du Sarykamish ou comme Djanbas 7 ou Kavat 5, Lyavlyakan et Beshbulak font partie du millier de gisements néolithiques connus dans les déserts d’Asie centrale. Les fouilles des sites de la culture de Kelteminar ont révélé un habitat en huttes et le mode de vie de ces chasseurs-pêcheurs (qui étaient aussi probablement éleveurs et agriculteurs sans que l’on puisse encore l’affirmer, faute de données sûres). Dans les établissements de Chorasmie proches des gisements, on taillait la turquoise pour l’envoyer au loin, à d’autres communautés.

Dans les plaines et zones deltaïques de la Bactriane et de la Margiane, des sites comme Takhta Bazar et Akcha témoignent d’une occupation néolithique dont la base économique n’est pas connue non plus, faute de fouilles. Les collines de lœss du Tadjikistan révèlent une période néolithique curieuse, appelée culture de Hissar (Kui Bulyon, Kelinberdi). La poterie était rare et l’industrie sur silex peu abondante dans cette culture que caractérise une abondante industrie sur galets, très archaïsante. L’élevage y est attesté et l’agriculture supposée, quoique non prouvée, car la collecte systématique des graines n’a pas encore été pratiquée par les fouilleurs. Ces cultures de Chorasmie, de Margiane et de Bactriane ne sont pas datées avec précision, mais il est évident que certaines ont survécu jusqu’à la fin du IIIe millénaire (culture de Hissar).

En Turkménie, Djeitun est le site éponyme d’une culture néolithique (de 6500 à 5000 environ avant notre ère) qui s’étend sur la bande de piémont nord du Kopet Dag. Les sites de cette culture sont des villages qui couvrent moins d’un hectare de surface. Celui de Djeitun même comptait une trentaine de maisons d’une pièce qui, pense-t-on, abritaient chacune une famille nucléaire. Quelques bâtiments à murs parallèles sont interprétés comme des greniers où les agriculteurs stockaient leurs provisions de grains. Nous savons qu’ils cultivaient le blé et l’orge et qu’ils avaient domestiqué la chèvre et le mouton, mais qu’ils chassaient encore, surtout des gazelles. Ces paysans façonnaient de la poterie, qu’ils peignaient parfois de motifs rouges; ils modelaient également des figurines. Ils moissonnaient à l’aide de faucilles faites de segments de silex emmanchés dans des os; ils s’ornaient le corps de perles et de pendentifs composés de coquillages ou de pierres fines comme la turquoise. Cette culture de Djeitun représente, dans l’état actuel des connaissances, le modèle de culture néolithique le plus évolué d’Asie centrale. Le piémont du Kopet Dag est la seule région d’Asie centrale à avoir livré des vestiges de la période énéolithique (de 5200 à 4800 env. avant notre ère), qui forme la transition avec le Chalcolithique et le Bronze. Les sites de Chakmakli et Anau (période IA) représentent cette période mal connue qui voit les débuts de la métallurgie et l’apparition des sociétés plus complexes qui conduiront aux ensembles proto-urbains. La question d’une évolution interne ou dépendante d’apports de l’Occident irano-mésopotamien est posée, mais non résolue.

Le Néolithique en Asie centrale est donc très inégalement connu, mais aussi très inégalement «développé». Il paraît clair que certaines régions sont restées fort longtemps attachées à des traditions anciennes de taille de la pierre ou d’économies prédatrices, tandis que d’autres élaboraient des systèmes d’économies de production et des sociétés plus structurées. Au sud de l’Hindu Kuch, le Néolithique de Sarai Kola et de Burzahom présente des rapports avec l’Asie centrale qui restent à élucider et, pour le second, avec les industries du Xinjiang comme celles de la région d’Aksu, près du site de Kalayuergun.

Les premières villes du Chalcolithique et de l’âge du bronze

Aujourd’hui, c’est dans la région la plus explorée, la Turkménie, que l’on suit le mieux le développement des agglomérations à partir du début du IIIe millénaire. Les fouilles de sites comme Namazga Depe, l’oasis de Geoksjur et Altyn Depe ont fourni des données stratigraphiques et économiques sur cette phase que l’on peut globalement qualifier de proto-urbaine. La séquence chronologique selon laquelle on classe l’âge du bronze d’Asie centrale a été élaborée à partir des fouilles de l’énorme tépé de Namazga; cette séquence propose six phases, de Namazga I à Namazga VI. Les phases Namazga I à III entrent dans le Chalcolithique (ancien, moyen et récent), et les phases de Namazga IV à VI font partie du Bronze (ancien, moyen et récent).

Des canaux d’irrigation et un réservoir de la phase de Namazga II ont été mis au jour en Turkménie, mais on a de bonnes raisons de supposer que l’agriculture irriguée était connue et pratiquée avant le Chalcolithique (environ de 4800 à 3000 avant notre ère). L’élevage connaît une nette prédominance sur la chasse. Les objets de cuivre étaient obtenus au début par martelage à froid du métal, à partir de lingots dont la provenance (gisements et lieux de fusion) n’est pas connue. On voit apparaître des murs de fortification qui entourent certains établissements dans l’oasis de Geoksjur, tandis que certains bâtiments, mieux soignés et plus ornés que les autres, sont interprétés comme étant des sanctuaires. La découverte de riches sépultures d’enfants a pu faire dire que le statut social était reçu à la naissance, et non acquis, signe d’une stratification sociale déjà élaborée. La plupart des inhumations étaient collectives, pratiquées dans des tombes circulaires couvertes appelées tholoi , par analogie avec les constructions similaires de la Méditerranée orientale. Des pierres semi-précieuses comme la turquoise et le lapis-lazuli étaient échangées d’une région à l’autre de l’Asie centrale, et peut-être même au-delà. La production de céramique était réalisée à la tournette. Les vases, ornés de motifs géométriques, étaient cuits dans des fours à deux chambres (chauffe et cuisson). Les décors des céramiques, que l’on a rapprochés de ceux des textiles, à la suite d’une étude ethnologique, montrent que des liens ont existé entre l’Asie centrale, le plateau iranien et le monde indien. Ces liens ne feront que s’étendre et s’intensifier au cours de l’âge du bronze.

Pour l’âge du bronze (de 3000 à 1500 avant notre ère), on peut vraiment parler de villes en Asie centrale, au moins au piémont du Kopet Dag. On considère aujourd’hui que l’augmentation de la surface des agglomérations, qui est considérable (Namazga Depe atteint 50 hectares et Altyn Depe 30 hectares), n’est pas suffisante pour caractériser le phénomène proto-urbain. Des changements notables sont pris en compte dans le domaine de la technologie, de l’organisation de la production, des échanges et de la structure sociale. La céramique est maintenant exécutée au tour rapide et cuite dans des fours dont la sole est supportée par des piliers. Les formes obtenues acquièrent par voie de conséquence une finesse et une élégance auparavant inconnues. Des figurines anthropomorphes et animales sont modelées: on notera le modèle réduit d’un chariot attelé à un chameau. On a étudié des fours de fondeurs de métaux, et les analyses du métal montrent l’usage du cuivre à l’arsenic plutôt que du bronze d’étain. La production métallique se compose d’armes, d’outils et d’objets de parure comme des cachets cloisonnés et des épingles ornées de têtes d’animaux. D’après les observations pratiquées sur les plus grands sites, on distingue des quartiers spécialisés de potiers, de métallurgistes, de résidents «bourgeois» ainsi que des ensembles religieux.

À Altyn Depe, une terrasse à degrés ornée de pilastres a été rapprochée des ziggourats de la Mésopotamie et des terrasses monumentales de l’Iran. Un ensemble funéraire sacerdotal découvert en association avec ce monument renfermait des objets précieux dont une tête de taureau en or qui évoque, selon son inventeur, le dieu mésopotamien Sin. Comme les villes de Mésopotamie, Altyn Depe était, à cette époque, protégée par une épaisse muraille; celle-ci, construite en brique crue, est percée d’une porte monumentale flanquée de pylônes ornés de pilastres. Les tombes de l’âge du bronze d’Altyn Depe sont soit collectives, à l’intérieur des quartiers d’habitation, soit individuelles, dans des terrains à l’abandon. Parmi ces dernières, l’une des plus riches est celle dite «de la prêtresse», dans laquelle avaient été déposées deux figurines, plus de cent perles d’agate, de cornaline, de lapis-lazuli et d’or et un petit cachet d’argent figurant un monstre tricéphale proche des représentations thériomorphes de la civilisation de l’Indus. Les habitants d’Altyn Depe, dont la durée de vie, d’après l’analyse anthropologique, n’excédait guère trente-cinq ans, étaient apparemment organisés en groupes socialement spécialisés et hiérarchisés. L’étude de l’habitat, de l’échoppe de l’artisan à la demeure «bourgeoise», refléterait une structure en trois classes, auxquelles viendrait s’adjoindre une classe sacerdotale. Cette structure sociale ne peut être détaillée plus avant en l’absence de tout document écrit. Dès lors se pose le problème de l’existence d’instances et de mécanismes administratifs: un État ou un proto-État, comme on tend à le penser actuellement, existait-il, comme en Mésopotamie ou en Iran élamite? L’étude, en cours, d’établissements ruraux pourrait permettre de préciser la sphère d’influence de ces villes, qui ne paraissent pas avoir été uniquement des bourgades plus grosses que les autres.

À la même époque ou un peu plus tard, la Bactriane et la Margiane connaissent-elles aussi un développement de type proto-urbain. En Margiane, les oasis du delta du Murgab comme Kelleli, Gonur et Togolok offrent un certain nombre de sites, connus depuis la fin des années soixante-dix, qui recèlent des antiquités comparables à celles du piémont du Kopet Dag. Ce peuplement d’oasis est cependant plus étalé dans l’espace que celui du piémont, car les sites, dont l’emplacement a varié au cours du temps sur les bras des deltas et le long des canaux, ne sont pas superposés et n’offrent pas comme les tépés d’accumulations de couches stratigraphiques. Dans ces oasis se nichaient des fortifications de plan rectangulaire munies de tours semi-circulaires ou quadrangulaires à pilastres qui pouvaient servir de refuges ou de citadelles. L’exploration se poursuit et de nouvelles données sont attendues. En Bactriane, l’âge du bronze est connu seulement depuis la fin des années soixante, et il est en tout point comparable à celui de la Margiane. En Bactriane occidentale, des sites comme Dashly et Sapalli se sont révélés riches en informations sur l’architecture monumentale, l’économie, les coutumes funéraires et les échanges interrégionaux. De plus, de nombreux objets provenant du pillage de nécropoles du nord de l’Afghanistan ont été jetés sur les marchés d’antiquités, révélant une richesse matérielle insoupçonnée et des relations avec les régions avoisinantes de l’Indus à l’Élam, notamment détectables dans les arts figuratifs (cachets, statuettes, orfèvrerie).

En Bactriane orientale, le trésor de vases d’or et d’argent de Fullol présente des traits comparables aux arts irano-mésopotamiens contemporains. Dans la même région, la fouille de Shortughaï a révélé l’existence d’une véritable colonie (ou comptoir) de la civilisation de l’Indus, avec ses paysans – qui avaient adopté pour leur subsistance les plantes d’Asie centrale – et avec ses artisans, orfèvres et lapidaires, qui taillaient et perforaient le lapis-lazuli et la cornaline. Les habitants de Shortughaï importaient de l’Inde des perles de cornaline gravées à l’eau-forte ainsi que des bracelets de coquillages de l’océan Indien, et exportaient peut-être des objets de lapis-lazuli vers l’Occident.

Au sud de l’Hindu Kuch, les sites proto-urbains de Shahr-i Sokhte et de Mundigak montrent non seulement des caractères d’urbanisation analogues (dont une importante production de vases d’albâtre), mais des preuves d’échanges avec l’Asie centrale. Au Baluchistan pakistanais, la fouille de Mehrgarh a même fourni du matériel morphologiquement très proche de celui de la Bactriane et de la Margiane, ce qui donnerait à penser que des groupes d’habitants seraient venus de ces régions pour s’établir non loin de l’Indus, dans un mouvement inverse à celui des habitants de Shortughaï. Dans la vallée de Swat, les communautés rurales montagnardes des sites de Ghaligai, Loebanr et Bir Kot Ghundai, par exemple, étaient en rapport avec le bassin de l’Indus et le Xinjiang plus qu’avec le bassin de l’Amu Darya. Aux confins nord-est de l’Iran, les ensembles urbanisés de Tureng Tépé et Tépé Hissar et les établissements de la vallée de Sumbar ont également livré du matériel montrant des rapports avec l’Asie centrale proprement dite.

Dans les montagnes du Nord, l’ensemble culturel de Zaman Baba appartient à une Asie centrale plus rurale, mais il ne faudrait pourtant pas en conclure que ces vallées ont été tenues à l’écart des grands courants de civilisation des bassins fluviaux, opinion que dément le matériel découvert à Taliqan, non loin de Shortughaï, et sur le site de Sarazm non loin de Samarqand. Sur ces sites, qui datent du Chalcolithique, les liens sont visibles à la fois avec les régions de Turkménie et avec celles du sud de l’Hindu Kuch jusqu’au Baluchistan. Dans ce tableau, le Xinjiang fait encore figure de parent pauvre, uniquement faute d’explorations systématiques. Les sites d’Aketala, de Kalayuergun et de Keliyang ont livré du matériel des périodes qui nous concernent, dans un environnement qui laisse présager d’autres découvertes. En bref, il est clair que l’Asie centrale à l’âge du bronze a connu l’apogée de systèmes économiques et sociaux fondés principalement sur l’élevage des ovicapridés, la culture irriguée des céréales panifiables, la métallurgie du cuivre, le travail des pierres semi-précieuses et la production de céramiques en grande série. Malgré des variantes locales très affirmées, les différentes régions étaient en relations économiques et partageaient certains éléments symboliques et idéologiques, comme le montre par exemple le «style international» des gravures de vases en serpentine que l’on rencontre de la Mésopotamie à l’Indus. La civilisation proto-urbaine de l’Asie centrale, moins brillante que celles de la Mésopotamie ou de l’Indus, s’effondre peu après son apogée, vers 2000-1700 avant notre ère.

La fin du Bronze (1700-1500 av. notre ère env.) est une période encore mal connue pour laquelle se pose l’épineuse question des migrations aryennes ou indo-iraniennes vers l’Inde. Il est certain que l’on voit apparaître sur différents sites, au IIe millénaire, des céramiques grossières ornées de décors incisés, qui sont originaires des steppes s’étendant de l’Oural au Kazakhstan. Au Ferghana, la culture de Kayrak Kum et, en Chorasmie, la culture de Tazabagyab possèdent uniquement cette céramique dite des steppes, à l’exclusion de toute autre. Dans les autres régions, les tessons de céramique des steppes se retrouvent en petit nombre au milieu des poteries fabriquées localement. L’apport est indéniable, surtout sur les franges septentrionales, mais son interprétation est d’autant plus difficile que quelques cultures du Bronze final comme celle de Bishkent ne présentent aucun trait steppique. Si les villes se dépeuplent, si l’artisanat se dégrade, si les échanges à longue distance cessent vers 1700 avant notre ère, cela n’est vraisemblablement pas dû à des invasions brutales d’Aryens venus des steppes. En revanche, des innovations comme l’introduction de cultures résistant à la sécheresse (millet, certains blés) ont eu sur la société un impact dont l’importance commence à être reconnue, mais non encore mesurée par les recherches récentes. Les premiers os de chevaux, évoquant l’apparition du nomadisme pastoral monté, font leur apparition dans ces couches du Bronze final.

Les nomades et les sédentaires de l’âge du fer et de l’époque dite achéménide (env. de 1500 à 329 avant notre ère)

Tandis que, aux abords de la mer Caspienne, se développe la culture du Dagestan archaïque, très particulière et tournée vers l’Iran, une nouvelle culture, celle de Yaz I, se met en place de la Turkménie à la Bactriane, entre 1500 et 1100 avant notre ère. La culture de Yaz I tient son nom de la première couche du site de Yaz Depe en Margiane, où elle fut identifiée pour la première fois. Un trait caractéristique de cette culture est la présence dominante d’une céramique façonnée sans tour et peinte de motifs géométriques rouges violacés. Les sites de Tillya Depe et de Kuchuk Tépé sont les plus notables en Bactriane. Quelques sites de cette époque sont dominés par une plate-forme de brique crue qui supporte parfois une sorte de petite citadelle fortifiée. On ne connaît pas de grandes agglomérations pour cette époque qui voit se développer l’usage du cheval et débuter celui du fer. L’origine de la culture de Yaz I est controversée, mais on peut lui trouver des parallèles du Ferghana (culture de Chust de la vallée du Syr Darya) au Baluchistan (Pirak, près de Merhgarh), en passant par l’Afghanistan du Sud (Mundigak). Certains auteurs ont cru percevoir une influence indo-iranienne derrière cette culture, mais sans gagner l’assentiment général. La date de la fin de l’époque de Yaz I n’est pas définitivement établie (entre 1200 et 700 av. notre ère), mais on voit lui succéder une époque de renaissance urbaine qui nous fait regretter de ne pas posséder plus de données sur l’économie et la société de cet âge du fer qui, selon certains commentateurs des textes avestiques, aurait vu naître et prêcher Zoroastre en Asie centrale (Bactriane ou Chorasmie).

L’époque dite achéménide – environ 1100 à 329 avant notre ère – débute en fait avant la conquête de l’Asie centrale par les Perses achéménides (Cyrus) et l’organisation des satrapies orientales. On y distinguera commodément un monde nomade et un monde sédentaire que séparent leurs modes de subsistance, leurs cultures matérielles et leurs idéologies. Le monde sédentaire agricole, celui des oasis traditionnelles, connaît une renaissance des grandes agglomérations. En Chorasmie, des sites comme Kyuzeli Gyr, Kalaly Gyr, Chirik Rabat et Dingildje combinent de vastes enceintes et des domaines ou forteresses plus réduits. En Sogdiane, la capitale, Afrasiab (Marakanda) et les sites de Kyzyl Tépé et Bandykhan Tépé offrent une image similaire, semblable encore à celle de la Bactriane – avec Balkh (Bactres), la «mère des villes», et Qunduz (Drapsaka) –, à celle de l’Arachosie avec Kandahar comme capitale, et celle de la Margiane, où Merv dominait. Ce sont de grands sites, souvent circulaires, capitales de satrapies, que complète un semis de forteresses seigneuriales et de postes gouvernementaux, comme Cyreschatè, fondée par Cyrus sur la frontière nord de l’empire. L’économie ressemble fort à celle de l’âge du bronze. Les mêmes terres sont mises en valeur, à une échelle comparable ou supérieure (comme en Bactriane orientale où de nouveaux canaux sont mis en eau) mais quelquefois peut-être inférieure (comme en Bactriane occidentale ou en Margiane où les deltas se rétractent). Les mêmes ressources minérales sont exploitées, auxquelles s’ajoute le fer. Les mêmes plantes sont cultivées, et seul le cheval vient s’adjoindre aux animaux domestiqués. La luzerne, récoltée depuis l’âge du bronze (à Shortughaï) entrait certainement dans l’alimentation équine, mais on aimerait savoir également si, par exemple, le coton et le riz avaient déjà été introduits en Asie centrale. En somme, si l’on fait abstraction des lacunes de notre savoir, on peut presque avancer que l’époque dite achéménide n’ajoute à l’économie de l’âge du bronze que le fer et le cheval, qui concernent avant tout les arts martiaux. Sur le plan politique et administratif, l’Asie centrale est alors intégrée à un grand empire, l’Empire perse, qui draina les richesses et les hommes à partir de Cyrus (539-530 av. notre ère) en exigeant le versement du tribut et l’apport de contingents militaires. Les satrapes mis en place par les Achéménides ont été les agents de cette exploitation qui s’est faite hors de l’économie monétaire; ils ont peut-être également favorisé de nouvelles mises en valeur. La langue de l’Asie centrale était alors une langue iranienne orientale et la religion celle de Zoroastre, bien que cela ne soit attesté que négativement par l’absence de toute tombe chez les agriculteurs, comme chez les Zoroastriens des époques postérieures qui exposaient les corps conformément au dogme.

Chez les pasteurs nomades scythes ou sakas, qui parcourent les steppes et les montagnes avec leurs troupeaux, voisinant plus ou moins paisiblement avec les paysans des montagnes (culture de Burguluk), l’idéologie guerrière se manifeste dans les inhumations de guerriers et de chefs en armes. Ces Sakas, excellents cavaliers, archers adroits et inventeurs des cataphractaires (cavalerie cuirassée), sont connus par les fouilles des tombes du Pamir et du bas Syr Darya (Chirik Rabat) et par les trouvailles du Xinjiang. Ils figurent aussi, avec les autres peuples d’Asie centrale, dans les inscriptions perses et sur les bas-reliefs de Persépolis. Ils ont excité la curiosité des historiens grecs qui leur ont consacré quelques notices (Hérodote, Ctésias et les historiens d’Alexandre).

Les peuples d’Asie centrale achéménide se sont illustrés dans les arts mineurs (orfèvrerie, tissage), comme le montrent les objets du «trésor de l’Oxus», trouvés fortuitement non loin du confluent du Vakhsh et de l’Amu Darya et ceux du site de Takht-e Sangin. Bien que la provenance de tous ces objets ne soit pas assurée, l’image se fait jour d’une expression éclectique où se juxtaposent l’art animalier des steppes, l’art aulique achéménide et des réminiscences du vieil Orient assyrien.

Pendant l’âge du fer, donc, les vieux systèmes et les vieux circuits économiques de l’âge du bronze ont été ranimés et amplifiés par la domestication de nouvelles espèces et par la métallurgie du fer; ils ont été restaurés par le renouveau des villes et des réseaux d’irrigation; ils ont finalement été intégrés dans l’Empire des Perses puis dans celui d’Alexandre.

2. L’art préislamique

Les arts de l’Asie centrale de l’Antiquité et du Haut Moyen Âge sont une révélation récente. Il y a encore une trentaine d’années on en connaissait surtout le reflet, lointain dans l’espace et assez transformé, que donnent les oasis du Turkestan chinois. La cuvette qui forme l’Asie centrale proprement dite était vue plutôt comme un boulevard des grands empires, un nœud de pistes caravanières, qui aurait véhiculé les influences successives de la Grèce, de la steppe, de l’Inde bouddhique et de l’Iran sassanide; le complexe bouddhique de B miy n, au cœur des montagnes de l’Hindukush, apparaissait dans la diversité de ses styles comme le symbole même de cet éclectisme.

Les fouilles menées depuis lors par les archéologues soviétiques dans les républiques d’Asie centrale et par les archéologues français et soviétiques dans le nord de l’Afghanistan ont démontré que ces apports, dont il n’est pas question de nier la puissance, avaient été intégrés par un art local créateur qui, loin de se réduire à leur accumulation successive, avait su préserver son caractère propre. Celui-ci est pour une part lié aux contraintes du pays, notamment à la rareté de la pierre de taille dans les zones de peuplement – différence capitale avec l’Inde et même avec l’Iran. L’architecture monumentale s’exprime donc essentiellement dans la brique crue; le décor fait appel à la statuaire modelée polychrome, au stuc, à la peinture murale, techniques héritées de la présence grecque mais que l’art de l’Asie centrale portera, surtout pour la peinture murale, à un haut degré de raffinement.

Du point de vue des commanditaires et des thèmes d’inspiration, une évolution se dessine entre la période «impériale» des premiers siècles et la période des principautés du Haut Moyen Âge préislamique. Les monarques gréco-bactriens, parthes, puis kouchans patronnent un art de glorification du pouvoir auquel, à partir du IIe siècle de notre ère, vient s’ajouter celui du bouddhisme conquérant. La période suivante est illustrée par le décor des résidences du patriciat urbain et de la noblesse rurale, qui, dans l’admirable art sogdien, s’ouvre à l’inspiration épique et populaire; en même temps, l’art bouddhique connaît une profonde mutation et s’éloigne de ses origines hellénistiques.

Les royaumes hellénisés (IIIe-IIe s. avant notre ère)

En Asie centrale comme au Proche-Orient, l’héritage d’Alexandre avait été recueilli par les Séleucides. Vers 250 avant notre ère, deux monarchies firent sécession: en Parthyène-Margiane celle des Parthes, noyau de l’empire du même nom; à l’est celle des Grecs de Bactriane, destinée à s’étendre en direction de l’Inde. Les rois parthes, bien qu’issus du milieu iranien de la steppe, se proclamèrent «philhellènes», et les effigies monétaires des Gréco-Bactriens comptent parmi les chefs-d’œuvre du portrait grec. Ces manifestations au sommet traduisaient-elles un réel enracinement de la culture grecque dans ces terres lointaines? On a longtemps pu en douter en attribuant plutôt au rayonnement commercial de la Méditerranée romaine l’évident hellénisme de l’art bouddhique ultérieur. Le débat a été clos par l’archéologie et surtout par les fouilles de Nisa et d’Aï Khanoum, respectivement première capitale des Parthes et grande cité gréco-bactrienne sur les bords de l’Oxus (peut-être elle aussi capitale impériale dans la dernière phase de son existence, vers 170-145, sous le règne d’Eucratide, conquérant de l’Inde).

Ces sites ont révélé la présence sur place d’artistes – sculpteurs, bronziers, ivoiriers, mosaïstes – capables de créer des œuvres, certes sans grand génie, mais fidèles à la pure tradition grecque dans leur répertoire et leur exécution. Aux prises avec de grosses commandes officielles, le sculpteur a souvent dû se faire modeleur, combinant largement les techniques du stuc et de l’argile crue que l’Orient grec avait utilisées séparément. Ces modelages étaient peints, et l’époque voit aussi l’introduction en Asie centrale de la fresque murale figurée qui devait devenir la forme par excellence du décor monumental: le temple de Dilberdjin, près de Bactres, a fourni une composition représentant les Dioscures selon les canons grecs, nus, les chairs peintes en brun-rouge se détachant sur un fond clair. À côté de ces styles importés, la tradition indigène se maintient dans des figurines adipeuses de déesses de la fécondité, dans une vaisselle de schiste rehaussée d’incrustations et de motifs animaux incisés. Quelques productions, enfin, inaugurent la fusion harmonieuse de courants divers. À Takht-i Sangin, un temple au dieu du fleuve Oxus vient de livrer dans ses dépôts votifs une série d’ornements d’épées en ivoire qui, à côté de sujets classiques comme les exploits d’Héraclès, figurent des nymphes d’un type original, créées pour les besoins de ce culte local. Les rhytons massifs en ivoire découverts dans le trésor royal de Nisa, cornes à boire dont la bouche s’orne parfois d’un griffon oriental, mais dont le bord supérieur porte des scènes du répertoire grec (poétesses, processions dionysiaques), pourraient bien en fait avoir été fabriqués dans quelque cité grecque de la Mésopotamie soumise elle aussi aux Parthes. Trouvé dans le grand temple d’Aï Khanoum, un ex-voto en argent doré figure la déesse Cybèle sur son char attelé de lions, thème proche-oriental dont la présence ici pourrait indiquer l’existence d’éléments syriens parmi la population coloniale de la ville; la composition reste hiératique, en particulier dans la pose frontale de l’effigie divine; cependant le modelé et les drapés sont la marque d’une exécution grecque.

Malgré ces brillantes réussites, c’est davantage dans le domaine de l’architecture que l’art de l’Asie centrale hellénisée s’est montré véritablement créateur, mettant en œuvre des solutions qui s’imposeront durablement. Pragmatiques avant tout, les colons grecs et l’aristocratie parthe comprirent l’intérêt qu’ils avaient à utiliser la science locale de la construction en brique crue, déjà pleinement développée, et qui, avec son goût pour les compositions géométriques et les enfilades de pièces ceinturées d’interminables corridors, pouvait répondre aux exigences d’une architecture de prestige. À ces monuments la Grèce va fournir un habillage, d’ailleurs impressionnant dans le cas des colonnades du palais d’Aï Khanoum édifiées entièrement en pierre (alors qu’à Nisa colonnes, semi-colonnes et pilastres sont en brique cuite stuquée, plus économique). Les chapiteaux, corinthiens surtout, se caractérisent par une recherche de l’exubérance qui dénote des contacts maintenus avec l’Occident séleucide. Au toit pentu à la grecque on préfère le toit en terrasse orné sur le pourtour d’une simple rangée de tuiles et d’antéfixes. À Aï Khanoum, le plan général d’urbanisme est grec; mais même des monuments aussi intimement liés à la culture hellénique que le gymnase et le théâtre portent fortement la marque orientale: le gymnase, par le gigantisme de ses proportions et la rigide symétrie de son plan centré; le théâtre, par ses gradins en brique crue (cas unique parmi tous les théâtres antiques) et la présence de trois loges de parade. Et, pas plus qu’à Nisa, aucun des temples fouillés n’est de type grec.

Plus au nord, la Sogdiane fut tôt perdue par les Grecs, mais leur influence est nette sur les figurines retrouvées dans le tertre d’Afrasiab qui marque le site de l’ancienne Maracanda-Samarqand. Près de la mer d’Aral, le royaume de Chorasmie (le Khorezm des auteurs soviétiques), isolé par des déserts, put préserver son indépendance. Cette époque y est surtout représentée par la colossale forteresse de Koy-Krylgan-kala, construite selon une architecture savante qui révèle un art consommé de la voûte et où certains voient un mausolée royal fortifié. Son plan combinant des enceintes concentriques à un schéma intérieur cruciforme paraît se rattacher à des monuments scythes du bas Syr-darya; ce qu’on a retrouvé du mobilier funéraire (principalement de la céramique à décor) évoque plutôt l’héritage achéménide et l’influence de la culture parthe.

Au temps de l’empire kouchan (Ier s. avant notre ère-IIIe s.)

Le dernier tiers du IIe siècle avant notre ère voit l’effondrement du royaume gréco-bactrien sous la poussée d’envahisseurs nomades surgis de la steppe, qui viennent aussi presser les frontières orientales des Parthes. En certains endroits, la vie urbaine régresse; les monuments d’Aï Khanoum sont transformés en carrière. Les nouveaux venus entament un processus qui les conduit à se sédentariser, à assimiler les restes de la culture hellénique, puis, aux environs de notre ère, à reconstituer en Bactriane un État sous la direction du clan des Kouchans. Dans le domaine des arts appliqués on a là une période de renouvellement des formes et des thèmes. Les orfèvres qui accompagnaient les conquérants nouèrent des contacts avec les artistes locaux, aboutissant à la création d’extraordinaires bijoux mixtes comme ceux qu’a révélés la nécropole de Tilla-tépé où, par exemple, l’on voit Dionysos chevaucher des animaux contorsionnés dans le plus pur style de la steppe. Sur des plaques en ivoire de Takht-i Sangin les nouveaux maîtres se font représenter avec leur faciès caractéristique, tirant de dos sur des fauves et comme soudés à leur monture.

La conquête de l’Inde du Nord fait rentrer les Kouchans dans le concert des grands empires et, le renouveau de la vie urbaine aidant, on assiste à une reprise des programmes monumentaux. Ceux-ci, et les décors qui leur sont associés, peuvent être rangés en deux grands courants apparentés par leur héritage grec mais distincts dans leurs formules et leurs finalités: le courant dynastique et le courant bouddhique. L’art dynastique est attesté surtout en Bactriane mais paraît avoir connu chez les Parthes un développement parallèle; il est en tout cas introduit dans le décor des salles du palais de Nisa lorsque celles-ci sont refaites au Ier-IIe siècle; on le retrouve aussi en Chorasmie (palais de Toprak-kala, IIe-IIIe s.), où les goûts de l’élite dirigeante se modèlent alors sur l’exemple kouchan. Cet art proclame l’union et la continuité de la famille régnante, le prestige qu’elle attache à ses origines nomades, l’aura divine qui marque les souverains. Il décrit minutieusement leur costume nomade avec ses bijoux et ses armes, recourt à des formules iraniennes (frontalité statique des poses, halo de flammes sur certaines monnaies kouchanes), grecques (art du drapé, figures des déesses protectrices Athéna et Nikè), mais pas indiennes. Il a pour cadre des bâtiments d’apparat – salles d’audiences, temple dynastique de Surkh-kotal – qui gardent un décor architectural à la grecque; cependant les fûts des colonnes sont en bois, les chapiteaux s’éloignent des ordres classiques et les toits sont désormais entourés de faux crénelages dans la tradition orientale. Le style des décors évolue lui aussi. À Khalchayan, les hauts-reliefs de terre crue expriment dans des compositions pleines de vie la grandeur du clan kouchan, traité comme groupe solidaire dans des cavalcades guerrières ou des agencements de figures frontales. Par la suite, le répertoire devient plus conventionnel et s’en tient à la formule de la «galerie d’ancêtres» répartis dans des niches, avec une hiérarchisation indiquée par les différences de tailles (statues modelées de Nisa et de Toprak-kala, donateurs du sanctuaire bouddhique de Dalverzin-tépé, statues en pierre de Surkh-kotal). Mais à Toprak-kala le palais a aussi livré, dans ses parties privées, des scènes d’agrément peintes avec un souci encore classique du modelé.

Le deuxième courant, celui de l’art bouddhique, constitue pour l’Asie centrale un choc en retour puisque son élaboration antérieure dans le Gandh ra indien avait été une conséquence de la conquête gréco-bactrienne. À partir du IIe siècle on le rencontre à peu près partout en Bactriane ; à l’ouest il atteint Merv, où l’on a trouvé des st pas, tandis que la Chorasmie et, semble-t-il, la Sogdiane restent à l’écart. Le style reflète généralement les modèles gandhariens, mais certaines œuvres maîtresses sont davantage pénétrées de l’ambiance locale, comme, près de Termez, les fresques de Kara-tépé et Fayaz-tépé, et les chapiteaux en pierre d’Ayrtam à images de musiciens. La Bactriane a laissé à l’art bouddhique du Turkestan chinois et de l’Extrême-Orient deux legs durables: le type du Bouddha entouré d’un halo de flammes qui traduit la vieille notion iranienne de la «gloire ignée», et le corridor aveugle qui souvent ceinture le st pa ou le sanctuaire, adaptant au rite de la circumambulation un plan type bien connu dans l’architecture locale.

Du versant indien de l’empire parvint également en Bactriane, à une moindre échelle il est vrai, la religion de えiva, dont l’iconographie, elle aussi hellénisée, est attestée au temple de Dilberdjin. Les divinités indigènes, rattachables pour la plupart au panthéon zoroastrien, restent très vivantes bien que faisant l’objet d’un art plus humble que leurs concurrentes indiennes. Pour les besoins du monnayage kouchan, on leur crée des types anthropomorphes en s’aidant de leurs équivalents grecs; mais ces images ne s’imposent que partiellement à la piété populaire qui, dans toutes les régions, s’exprime par des figurines hiératiques moulées en terre cuite.

L’ère des principautés (IVe-VIIIe s.)

La période qui suit immédiatement est marquée par un recul de l’héritage hellénistique, lié à l’effondrement des États qui, bon gré mal gré, avaient su le maintenir: à partir de 225, les Perses sassanides venus de l’Iran occidental s’emparent de tout le domaine parthe et repoussent les Kouchans au sud de l’Hindukush. Bientôt ils exercent une autorité théorique sur toute l’Asie centrale et établissent à Merv et Bactres une vice-royauté qui a son propre monnayage et son propre art de cour. Dans ce domaine leur apport essentiel est un stock de formules nouvelles visant à exprimer la majesté royale: habits chatoyants qu’agrémentent des rubans flottants, couronnes au symbolisme élaboré, scènes de trône où des dignitaires en adoration encadrent le souverain en majesté, chasses royales. Par la suite, ce répertoire s’impose plus ou moins à toutes les petites dynasties, souvent d’origine nomade (hephtalites, turques), qui, à partir de la fin du IVe siècle, se partagent l’Asie centrale tandis que les Sassanides se replient sur la Margiane. Au VIIe-VIIIe siècle, il connaîtra une véritable renaissance dans les cours de Kaboul et de B miy n, lorsque celles-ci, face à la menace arabe, se poseront en héritières de la défunte monarchie iranienne.

Dans le domaine religieux, les Sassanides n’ont pu appliquer de manière suivie leur programme de zoroastrisme intégriste et iconoclaste; du moins leurs attributs royaux ont-ils contaminé les effigies des dieux locaux, et aussi du panthéon shivaïte (on en a des exemples nets, dans les deux cas, sur les dernières fresques de Dilberdjin). L’art bouddhique lui-même est pris dans le mouvement, après être resté longtemps fidèle aux canons hérités du Gandh ra. À partir du VIe siècle, les Bodhisattvas et les Bouddhas parés des fresques de B miy n s’ornent de rubans, de couronnes copiées sur celles des princes locaux. En même temps, le canon esthétique se modifie: des Bouddhas gandhariens aux visages réguliers, «apolliniens», on passe à un type exophtalmique et à bouche charnue, qu’illustrent les statues de terre crue de Fondukist n (fin VIIe s.); les proportions étirées, les gestes maniérés correspondent à un goût nouveau, plus expressionniste, qui est aussi à cette époque celui de la peinture profane. Au même style se rattachent des fresques et statues modelées – certaines colossales – qui ont été découvertes, la plupart récemment, dans des sanctuaires au sud de l’Hindukush (Qandahar, Tépé Sardar près de Ghazni), en Bactriane orientale (Adjina-tépé, Kala-i Kafirnigan), au Fergh na (Kuva), dans les colonies marchandes sogdiennes sur la route du Turkestan chinois (Ak-béshim). Dans ces régions, et aussi à Merv où il reste attesté, l’art bouddhique a continué de vivre jusqu’à la conquête arabe, parfois même au-delà. Mais il n’a pas atteint la Chorasmie, et dans la Sogdiane proprement dite a dû céder assez vite le terrain à d’autres expressions culturelles.

La grande nouveauté de cette période est en effet l’émergence au tout premier plan d’un art qui n’est voué ni à la propagande dynastique ni à l’édification religieuse, mais exprime directement les goûts littéraires et mondains de ses commanditaires, principalement l’aristocratie laïque. Celle-ci, à la campagne, habite des manoirs fortifiés, aux façades souvent animées par des jeux de briques et des gaufrures (couples de demi-colonnes, surmontés d’arcatures); à la ville, des demeures à étage, peu ouvertes sur l’extérieur. Le procédé de la coupole sur trompes se répand pour couvrir certains volumes carrés. Dans tous les cas, le centre de la vie sociale est la pièce de réception, munie de quatre colonnes de bois ciselé et d’une banquette sur le pourtour; parfois une estrade est installée pour des représentations musicales. Dans ce cadre raffiné les fresques murales sont d’abord un décor couvrant, à la manière des tentures qui peut-être les ont précédées dans cette fonction.

À l’heure actuelle ce sont presque uniquement les sites de Sogdiane qui permettent de juger de ce que fut cet art. La Chorasmie n’a pour cette époque livré qu’une peinture funéraire très populaire, mais l’avenir réserve sans doute de belles surprises en Margiane et en Bactriane. Pour cette dernière, l’existence d’une brillante école profane est assurée par un exemple unique, le cycle du manoir de Balalyk-tépé près de Termez, où malgré une technique picturale simple (on a pu parler de «dessin colorié») le rythme des taches vives et le jeu des regards suffisent à rendre l’atmosphère animée d’un banquet nuptial.

Le site clé pour tout ce qui concerne la civilisation urbaine de cette époque est Pendjikent, véritable Pompéi sogdienne où les fouilles ont été poursuivies sans relâche depuis 1946. Son exceptionnelle richesse artistique – près de la moitié des maisons fouillées ont fourni des fresques, en partie exposées à Saint-Pétersbourg au musée de l’Ermitage – vient de ce que la ville fut abandonnée peu après la conquête arabe, et qu’à la période immédiatement antérieure (premier quart du VIIIe s.) des familles d’aristocrates réfugiés s’y étaient entassées, multipliant les commandes pour le décor de leurs résidences. Les œuvres de cette dernière phase bénéficient d’ailleurs d’une palette enrichie, avec un large usage du bleu de lapis-lazuli pour les fonds, et témoignent de la plus grande maîtrise technique. Plusieurs thèmes coexistent dans les ensembles les plus importants: le mur de fond de la salle de réception est fréquemment occupé en son centre par une scène de culte adressée à la divinité protectrice de la famille; sur les côtés, des cycles à caractère épique se déroulent en longs registres superposés; en bas, de petits panneaux enferment des épisodes tirés de fables. Parfois, comme dans le décor des deux grands temples, ces divers genres s’interpénètrent; généralement chacun s’individualise par des formules particulières. L’iconographie divine, composite comme le panthéon lui-même, recourt à des modèles hindouistes (déesses à quatre bras, えiva dansant), mais plus souvent présente des dieux l’image familière de seigneurs terrestres, leur identité n’étant marquée que par le symbole animal propre à chacun d’eux. Les illustrations de fables forment des tableautins où l’action est ramassée, parfois télescopée; on reconnaît des contes indiens du P n 便atantra , la «Poule aux œufs d’or» d’Ésope, et quelques scènes égrillardes traitées avec le souci d’éviter la nudité. L’épopée est de loin le genre le plus prisé. L’identification des sujets a fait couler beaucoup d’encre; deux seulement, semble-t-il, se retrouvent dans la tradition nationale iranienne telle que la recueillit au Xe siècle le poète Firdousi: les exploits du guerrier Rostam et la victoire de Faridun sur le roi-serpent Zahh q. Les autres sujets nous restent indéchiffrables – on reconnaît cependant un combat contre des Amazones, vieux thème de la tradition scythe. La composition est toujours organisée de manière rythmée, le lent déroulement des chevauchées et des banquets étant ponctué de combats rapprochés qui concentrent l’intensité dramatique. Les procédés très sobres de la mise en scène (personnages en nombre limité, paysage végétal réduit à quelques motifs feuillus) s’allient à une extrême minutie dans le rendu de certains détails (armes, tissus, architecture). Ces mêmes catégories du répertoire se retrouvent dans les palais de Shahristan et de Varakhsha; ce dernier, résidence des rois de Bukh r , a aussi livré de superbes stucs figurés.

Art de la fiction et du rêve, la peinture sogdienne n’a cependant pas ignoré le documentaire historique dont on connaît deux remarquables exemples, l’un, au palais royal de Pendjikent, représentant le siège de Samarqand par les Arabes, l’autre, à Samarqand même, figurant des cortèges d’ambassadeurs étrangers: Bactriens, Indiens, Tibétains, Chinois, Turcs de haute Asie, Coréens, venus apporter leurs présents au roi sogdien. Ces tableaux d’actualité manifestent un art plus naturaliste, que caractérisent la variété des poses, le goût pour l’exotisme (la procession d’Afrasiab est complétée par des scènes évoquant la vie chinoise), la maîtrise du portrait individuel.

Parallèlement à l’art monumental, les arts décoratifs et appliqués s’épanouissent dans toute l’Asie centrale pendant le Haut Moyen Âge. Comme dans l’Iran sassanide, l’argenterie est appréciée en tant qu’article de prestige et comme cadeau diplomatique. On sait depuis peu reconnaître ses écoles régionales: bactrienne avec ses réminiscences de sujets classiques, chorasmienne avec son imagerie religieuse, sogdienne avec son répertoire animalier qu’elle transmettra à la vaisselle de la Chine des Tang. Un art populaire très inventif, surtout en Sogdiane, produit des figurines de terre cuite plus animées qu’à la période précédente et des ossuaires à décor, réceptacles où l’on recueille les ossements des défunts selon le rite zoroastrien. Enfin, en bons commerçants qu’ils étaient, les Sogdiens surent créer des tissus qui copiaient les motifs en vogue chez les divers peuples avec lesquels ils étaient en relation. La production s’en poursuivra bien après l’islamisation, qui vers le milieu du VIIIe siècle scelle le destin de la grande peinture et bouleverse celui des autres écoles artistiques.

Asie centrale
partie de l'Asie qui, entre la mer Caspienne et la Mongolie, comprend le Kazakhstan, le Kirghizstan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Turkménistan, ainsi que le Xinjiang (Chine). V. carte p. 1376.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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